Par Jean-Benoit Arvis, membre du conseil scientifique de la Fondation Concorde

L’Europe prend du retard par rapport aux Etats-Unis sur les lancements spatiaux

Une simple image qui fait mal. Alors que l’Europe, depuis les années 1990, se voit comme une superpuissance du spatial, nous ne pesons en fait… qu’1% des lancements mondiaux en 2024. 

Alors que l’Europe faisait 13% des lancements en 2015 (profitant de la mise à la retraite de la navette spatiale américaine), la part de l’Europe a baissé spectaculairement depuis. Et il est facile de comprendre pourquoi : l’Europe reste sur un rythme d’une dizaine de lancements par an tout au plus (le creux depuis 2021 s’expliquant par le retard de livraison d’Ariane 6) alors que le monde est passé de moins de 100 lancements en 2015 à plus de 250 en 2024. Que s’est-il passé pour que l’Europe semble tout d’un coup dépassée ?

Elon Musk à l’assaut du cosmos

La hausse des lancements américains est particulièrement impressionnante : + 130 en dix ans, une multiplication par plus de sept alors que les lancements du reste du monde (surtout la Chine et la Russie) n’ont fait que doubler. SpaceX tout seul lance treize fois plus en 2024 qu’Ariane à son rythme prévisionnel (dix tirs par an)

En effet, l’analyse des lancements américains montre que l’entreprise d’Elon Musk représente 134 lancements, plus de 80% des lancements américains en 2024, le reste étant essentiellement assuré par ses concurrents United Launch Alliance (ULA) et RocketLabs. Sachant que Blue Origin, financée par Jeff Bezos, prévoit également de commencer des lancements de son propre lanceur (la fusée de transport New Glenn) dès 2025 et d’augmenter rapidement son rythme de lancement, éclipsant d’autant plus les capacités de l’Europe.

Cette domination américaine ne tient pas seulement à des financements massifs : elle repose sur une révolution industrielle et organisationnelle. SpaceX, notamment, a bouleversé le modèle historique des lanceurs en adoptant une approche agile, misant sur la répétition et la standardisation. L’entreprise lance principalement un modèle, la Falcon 9, avec une architecture simple à deux étages, permettant de massifier les lancements en réduisant les coûts. La fusée Ariane 6, elle, possède une architecture plus complexe (4 étages) avec une répartition du travail entre plusieurs pays répondant à des impératifs politiques. 

Comment en est-on arrivés à cette situation ?

Alors, certes, les Américains ont toujours effectué plus de lancements que les Européens. Mais le véritable tournant date de 2008, avec le lancement du programme COTS (Commercial Orbital Transportation Services) par la NASA. L’agence spatiale américaine, exaspérée par les dépassements de budget et après l’échec relatif de la navette spatiale (qui n’a pas tenu sa promesse de réutilisabilité totale), choisit une nouvelle approche s’appuyant sur le développement de solutions par le privé.

De façon simple, le programme COTS fait appel à des acteurs privés pour développer une solution de transport pour la station spatiale internationale. La NASA prévoit une enveloppe fixe, et laisse le constructeur s’occuper du cahier des charges. SpaceX, créée en 2002, et Orbital, depuis disparue, sont les deux firmes dont les solutions sont retenues. 

C’est le top départ pour l’entreprise de Musk, qui va pouvoir développer sa technologie grâce à cette commande publique massive. Mais le milliardaire ne s’intéresse pas qu’aux contrats de la NASA et va en profiter pour lancer un autre projet : la constellation internet Starlink, qui va déployer à terme 70 000 satellites en orbite basse. C’est les besoins de lancements massifs générés par cette constellation qui expliquent en partie le volume apparemment démesuré de lancements de SpaceX. 

Mais même en supposant que Musk et SpaceX réduisent le rythme de leurs lancements après la fin du déploiement de Starlink (ce qui est loin d’être certain), la courbe d’expérience et les économies d’échelle qu’il a dégagées sont-elles rattrapables par d’autres ? On peut en douter. 

Quelle conséquences pour l’Europe ?

Sur la souveraineté, aucune tant que l’Europe garde une capacité de lancement indépendante. Le rôle de Starlink pendant la guerre en Ukraine montre bien l’importance majeure d’avoir des communications satellitaires souveraines. Celles-ci sont utiles en temps de guerre, mais aussi de façon plus anodine pour assurer la redondance en cas de défaillance des réseaux terrestres. La France dispose aujourd’hui d’une constellation indépendante et le projet IRIS2 vise à permettre à l’Europe de faire de même

Mais le manque à gagner est surtout économique, même si Ariane 6 lancera une partie des satellites de constellation (notamment pour Eutelsat OneWeb et Kuiper) il y a une perte de part de marché et de compétitivité par rapport à SpaceX (et possiblement Blue Origin). En effet, Arianespace ne semble pas chercher à concurrencer ces acteurs et se concentre essentiellement sur les applications souveraines, avec quelques commandes privées pour amortir les coûts fixes.Mais si on anticipe les prochaines grandes révolutions spatiales, plusieurs enseignements sont à tirer pour l’Europe de cet épisode. D’abord, l’importance de laisser la place au secteur privé et particulièrement de donner des opportunités aux jeunes pousses (nombreuses en Europe, et particulièrement en France). Ensuite, l’importance de l’échelle. Comme nous le confiait un responsable du secteur, ‘Alors qu’Arianespace faisait du meuble artisanal, SpaceX a commencé à fabriquer du meuble Ikea à la chaîne’. Enfin, et c’est presque devenu une banalité en Europe, l’importance des marchés de capitaux ouverts au risque et d’une commande publique massive sur les secteurs stratégiques.

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