Par Jean-Benoit Arvis et Haris Sahovic, membres du Conseil Scientifique de la Fondation Concorde

Alors que se pose depuis quelques jours la question d’un gouvernement de gauche, le sujet de la Taxe Zucman risque de revenir au premier plan. Pour rappel, cet impôt, défendu par l’ensemble des formations de gauche, vise à assurer une imposition annuelle à hauteur de 2% de leur valeur de tous les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, en venant s’agréger aux autres impôts déjà payés par ces contribuables.
La taxe Zucman soulève des difficultés spécifiques pour les entreprises technologiques et l’écosystème de l’innovation. Mistral AI illustre ce risque : le patrimoine de son fondateur, Arthur Mensch, est valorisé à plusieurs milliards alors que son salaire annuel est inférieur au million, ce qui le rendrait en impossibilité de payer cet impôt. On peut craindre que la Taxe Zucman inciterait des sociétés à fort potentiel à déplacer leur siège à l’étranger ou à céder des parts stratégiques à des investisseurs internationaux.
Le problème tient à la structure du patrimoine des fondateurs : il repose presque exclusivement sur des parts sociales ou actions de leur société, des actifs par définition illiquides et volatils. Imposer ces titres comme si leur valeur constituait une richesse immédiatement mobilisable revient à taxer une ressource qui n’existe pas en trésorerie. Dans les faits, cela oblige à vendre des titres pour régler l’impôt, entraînant une dilution non choisie et une perte de contrôle sur l’entreprise. Cette logique fragilise la gouvernance des startups et ouvre la voie à une prise de participation accrue de capitaux étrangers, en contradiction avec les ambitions de souveraineté technologique.
Certains, comme Thomas Piketty, défendent l’idée d’un paiement en actions, mais cette solution se heurte à des obstacles importants. Elle suppose d’abord une valorisation instantanée des titres, ce qui est artificiel pour des actifs par nature instables. Ensuite, l’exécution posent problème :
- Scénario 1 : cession aux employés : Les fondateurs subissent une dilution contrainte, perdent du pouvoir de décision. Les titres attribués sans stratégie d’actionnariat perdent en valeur. Les salariés, souvent en quête de liquidité, revendent rapidement leurs parts. Cela exerce une pression à la baisse sur la valorisation. Résultat : les recettes fiscales diminuent, la gouvernance se fragilise, l’attractivité pour les talents se réduit.
- Scénario 2 : vente par l’État sur le marché : L’État doit valoriser des actifs volatils et devient actionnaire malgré lui. Il prend un risque de marché, sans garantie de revenus stables. Pour obtenir du cash, il revend les titres. Les acheteurs les plus probables sont de grands fonds étrangers disposant de capitaux massifs. Le contrôle stratégique des startups françaises s’érode. La souveraineté technologique est affaiblie.
Dans les deux cas, on ne produit pas de ressources fiables pour l’État et la stabilité des entreprises innovantes est menacée. Ce mécanisme ne résout donc pas le problème initial de liquidité et crée au contraire de nouvelles vulnérabilités.
Le dispositif présente aussi une faiblesse structurelle en intégrant les bénéfices non distribués dans le “revenu économique” potentiellement imposé. Or, ces bénéfices servent souvent à financer la croissance interne, les recrutements et la recherche, plutôt qu’à rémunérer les actionnaires. Les imposer revient donc à taxer la rétention de capital productif, ce qui pénalise les choix d’autofinancement et de réinvestissement.
La taxe Zucman toucherait donc également les investisseurs dont le patrimoine dépasse 100 millions d’euros, en incluant leurs participations dans des startups. Pour eux, le mécanisme est défavorable : ils doivent payer 2 % par an sur la valeur théorique de leurs parts, même sans avoir encaissé de gains. Cela réduit le rendement net, oblige parfois à céder des titres — au prix d’une dilution et d’une perte d’influence — et augmente la perception de risque. Par contraste, investir dans des actions liquides et rémunératrices de grandes entreprises cotées, par exemple du CAC 40, devient plus attractif : les dividendes procurent du cash pour payer l’impôt, la liquidité est immédiate et la visibilité sur la valorisation plus stable. En d’autres termes, la taxe crée une distorsion : elle décourage l’investissement dans l’innovation risquée et oriente mécaniquement les capitaux vers des acteurs établis. Ce paradoxe affaiblit encore la capacité du pays à financer ses jeunes pousses et à soutenir l’émergence de nouveaux champions technologiques.
Enfin, la taxe envoie un signal internationalement défavorable. Taxer le patrimoine plutôt que les revenus franchit une ligne rouge pour beaucoup d’investisseurs : cela remet en cause le principe de proportionnalité entre risque et rendement, essentiel à l’investissement dans l’innovation. Déjà, une part importante des licornes créées par des Français choisit de se développer à Londres, New York ou Singapour, où les écosystèmes offrent un environnement fiscal et réglementaire plus compétitif. Dans ce contexte, une fiscalité patrimoniale supplémentaire ne ferait qu’accentuer ce décrochage et renforcer l’image d’une France peu accueillante pour l’innovation. L’effet combiné serait double : une perte de talents et de financements à court terme, et un affaiblissement durable de la compétitivité technologique nationale à long terme.
L’application de la taxe Zucman semble donc faire peser des risques sur l’innovation en France, pour un rendement annuel maximum de 20-25 milliards d’euros (chiffre lui-même contesté), loin d’être suffisant pour ramener notre déficit (169 milliards d’euros) à un niveau soutenable.
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